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Le blog de la CLE

Au delà des émeutes

22 Novembre 2007, 22:43pm

Publié par CLE

ECLAIRAGE - Lahbib Ndiaye, psychosociologue : «C’est fini les discours, les jeunes veulent l’action»
Le président de l’Association sénégalaise pour le développement de la psychologie appliquée met sur le divan la violente marche non autorisée des commerçants ambulants, hier au cœur de la capitale sénégalaise. Eclairage psychosociologique d’une violence que certains qualifient de spontanée.
Comment décryptez-vous la situation sociale qui a prévalu, aujourd’hui (Ndlr : hier) dans les rues de Dakar ?
C’est une réaction qui était prévisible, les jeunes étaient désemparés et désespérés par rapport à la situation de déguerpis. Aujourd’hui (hier), ils se sont retrouvés sans ressource pour vivre dignement la crise comme les autres.
Deuxièmement, l’absence d’alternative face aux mesures de déguerpissement. Il n’y a eu aucune mesure d’accompagnement. Donc ils ont pensé que l’unique moyen de se faire entendre, c’est par la violence. Dans les manifestations de marche où il y a un important groupe d’individus qui se retrouve à un moment donné, il y a toujours des risques de violence. Et, il y a des risques de dégénération, car n’importe qui peut se joindre au mouvement avec des buts et des motivations inavouées. Si on ne maîtrise pas la situation, cela peut dégénérer sur des émeutes générales. L’Etat a le devoir de réunir ses jeunes et des spécialistes pour l’aider à gérer cela. Car, tant qu’il n’y aura pas la satisfaction de leurs besoins, ils vont continuer à mener cette violence. Donc, l’Etat a nécessairement besoin de chercher les moyens pour dépasser cette situation.
Quelle lecture faites-vous de ce qu’on peut qualifier comme une spontanéité de la foule ?
C’est normal, parce que les gens ont eu à vivre pendant longtemps, ils n’ont pas trouvé d’exécutoire, de moyen pour montrer leur mécontentement. Donc, ils profitent d’une situation pour exprimer leur mécontentement relativement à la cherté de la vie, à la dégradation de leurs conditions de vie, voire du point de vue des relations sociales. Il fallait un déclic et ce déclic a été créé par le mouvement et certains ont profité de ce regroupement pour exprimer leur mécontentement.
Donc c’est la frustration générale qui est à l’origine de cela ?
(Catégorique) C’est sûr ! La frustration touche une bonne catégorie de la population qui n’a pas encore d’alternative, ni de solutions à ses problèmes. Donc, la solution immédiate, sa forme exécutoire, c’est la violence.
Que faut-il faire pour décanter cette situation ?
D’abord, il faut écouter les jeunes, comprendre leurs problèmes et leur proposer des solutions. Il ne s’agit pas de dire : «Je vous comprends.» Il faut leur offrir une alternative. Il faut recaser certains et la formation pour d’autres. D’autre part, les jeunes doivent se dire qu’on ne peut vivre dans un environnement pollué. Il faut des solutions de recasement, mais tout le monde ne peut pas être sur le même espace. Pendant longtemps, il y a des désagréments que l’occupation anarchique de Sandaga provoque sur la population. Donc, c’est à l’Etat de veiller à ce que la jeunesse, qui constitue la frange la plus importante de la population, ait les moyens de vivre dignement et honnêtement. C’est un signal fort qui mérite une nouvelle approche de la résolution des problèmes de la jeunesse au Sénégal.
On a toujours pensé que le Sénégalais est de nature passif, aujourd’hui, il y a la violence, est-ce que cela peut déteindre sur la conscience collective ?
C’est l’exaspération qui a conduit à la violence comme mode de réponse. On est un pays de paix. Mais il y a la paix quand on n’agresse pas les intérêts des autres. Quand les intérêts d’autrui sont en jeu, chacun défend ses intérêts et on ne voit pas les limites de cette défense d’intérêt. Et parmi les modes de défense, c’est la résistance, l’utilisation de la violence comme arme. Aujourd’hui, une partie des jeunes pense que c’est légitime d’utiliser cette violence et ils vont continuer à en user tant que le problème n’est pas réglé. Cette question que le Sénégal est un peuple sans violence, cela ne peut fonctionner que tant que les intérêts ne sont pas en jeu.
Quel est l’impact psychologique d’une telle violence chez les victimes des ambulants tels les agents de la Senelec…
Ces gens-là ont besoin d’un suivi psychologique parce que c’est la première fois que nous voyons des mouvements de masse qui portent atteinte à la vie. La peur s’installe et vous êtes en état de détresse. Vous n’avez même plus envie de revenir sur les lieux où s’est produite l’agression. Il faut leur apporter une aide et faire de sorte qu’à l’avenir, s’il y a des mouvements pareils, prendre des mesures. Il fallait une cellule d’urgence psycho-sociale pour aider à la prise en charge des gens qui ont été agressées dans la Mairie où dans leurs voitures avec leurs enfants. Quand les parents étaient obligés d’utiliser la violence et même la mort pour sauver leurs enfants, ces gens ne vont jamais oublier ce jour-là. Leur remise psychologique sera difficile. Cette ambiance génère une instabilité psychologique chez les victimes qui étaient au cœur du mouvement. Il leur faut une assistance psychologique et ce, avant qu’ils ne crient au secours. Dès à présent, l’Etat doit mettre des dispositions, des réponses à leurs angoisses d’aujourd’hui.
Vue l’ampleur de la violence constatée, est-ce que le Sénégal est à l’abri d’une guerre civile ?
Là, on est dans une situation où l’on est à la démythification de la violence. On avait peur de la violence en nous disant que c’était pour les autres, on ne va pas être violent. Maintenant, si l’on commence à s’entraîner à la démythifier, à la rendre comme une arme normale, cela peut donner des idées à une certaine catégorie d’individus qui vont prendre plaisir à user de la violence. Mais, jusqu’à une guerre civile, on en est encore loin. Mais, on n’est jamais à l’abri. Il faut faire l’analyse de la situation et en tirer les conséquences pour prendre des stratégies capables de gérer ces situations. Sinon bonjour les dégâts.
Boly BAH

source: le Quotidien, lequotidien.sn

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